« Très bien, donc cette fois-ci, on pose les 5 et les 6 dans ce quartier, si tu as un 12 tu joues en premier, et les 10 doivent aller soit là, soit là, soit ici. » « Attention, on a un paquet de cartes Lumière » « Et du coup ? » « Aucune idée. » « Dites, j’ai comme une interrogation soudainement : ce n’est pas exactement ce qu’on vient d’essayer de faire les trois tentatives précédentes ? » « Tut tut tut, là je suis sûr que ça va marcher. » Vous connaissez, le fameux aphorisme attribué à Einstein comme quoi la folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent ? Eh bien Take Time en est la brillante illustration.
Le jeu de Libellud est d’ailleurs un objet ludoplatiste plutôt étrange. Les règles sont pourtant carrément simples, voire basiques : 24 cartes numérotées de 1 à 12, soit Lumière soit Ombre, dont on distribue la moitié aux joueurs. A son tour, un joueur posera l’une de ses cartes face cachée en vis-à-vis de l’un des quartiers d’un cadran commun. Une fois toutes les cartes placées, on les retourne, et on fait la somme des nombres pour chacun de ces quartiers. Si les sommes sont croissantes en partant du premier quartier, bravo. Sinon, on remélange tout ça et on recommence. Evidemment, interdiction de parler dès qu’on a jeté un coup d’œil à sa main. Oui, ça fait un peu passer à The Mind.
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Lire entre les cartes
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C’est en tout cas comme ça que se joue la première horloge de la première enveloppe. Il y a quatre horloges par enveloppe, et 11 enveloppes dans la boite, vous imaginez bien que chaque enveloppe, chaque horloge va apporter sa petite contrainte supplémentaire, et obliger à reconsidérer la stratégie qu’on a vaguement tenté d’établir lors de la partie précédente. Parfois il sera interdit de jouer certaines cartes dans l’un des quartiers, ou alors il faudra jouer ses cartes dans un ordre bien précis, toujours sans avoir aucune idée de ce que ses compagnons ont de leur côté. Il est possible de poser quelques cartes face visible au cours de la partie, mais on avance quand même majoritairement à l’aveugle.
Exposé ainsi, Take Time semble aussi réjouissant que jouer à pile ou face, mais plus on y joue, plus on gratte le vernis « foire à l’aléatoire » et on découvre dessous un jeu qui tente une autre approche de la coopération, à condition de bien vouloir sortir de sa zone de confort. Faisons le parallèle avec The Crew. Dans ce jeu de pli en coopératif, enfin j’espère que vous connaissez déjà sinon refermez cet article et allez vous le procurer, on décide sans se concerter qui tentera de réaliser quel objectif, et toute la communication passe dans l’ordre dans lequel on joue ses cartes, quelle annonce on fait et à quel moment, bref on est purement dans le non verbal. C’est d’ailleurs parfait pour les angoissés de l’interaction sociale, qui pourront arguer que si, c’était évident, ils ont joué le 7 vert pour montrer qu’ils coupaient à rose.
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Ce n’est pas de l’aléatoire, c’est du game design
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Take Time part dans la direction opposée. Bien sûr il faut tenter de lire le jeu de ses coéquipiers pendant le placement des cartes, et notamment qui décide de poser quel numéro face visible, et où. Mais selon moi, l’essentiel de la partie se joue avant, lorsqu’on se concerte pour dresser un plan d’attaque en fonction des contraintes présentes. Certes, on le fait sans voir ses cartes, mais le peu d’amplitude permet d’envisager plusieurs cas de figure sans se perdre dans une infinité de possibilités. Aux joueurs de trouver comment définir un nouveau lexique, adapté à la configuration actuelle, qui traduira leurs actions en messages plus ou moins clairs quant à ce qu’ils ont en main.
Ça vous parait tiré par les cheveux ? Je surinterprète ? Je vais donner un exemple : l’une des enveloppes demande de jouer uniquement face cachée. Aucune carte ne peut être posée visible. Pas d’autres contraintes, mais cela suffit à rendre toute tentative « brute » beaucoup trop aléatoire. Alors nous avons essayé ceci : nous avons décidé de commencer obligatoirement par notre carte la plus grande, et de la jouer dans le quartier correspondant à sa valeur : le dernier si la valeur était 12 ou 11, le 5ème si c’était un 10 ou un 9, etc. vous avez compris l’idée. Nous nous sommes imposé une contrainte supplémentaire, qui permettait de colorer nos actions, afin d’envoyer un message aux autres. Et il se trouve que ça a marché.
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Vous allez finir par coopérer les uns les autres bordel de merde ?
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Je vais être honnête, il est très rare, en tout cas pour notre groupe, qu’on résolve une horloge du premier coup. Il faut se laisser la possibilité de tenter de nouvelles approches, ou d’adapter celle de la partie précédente. Et puis pouvoir poser une carte visible supplémentaire à chaque nouvel échec (jusqu’à 3 maximum, ce n’est pas non plus la fête du slip), ça aide aussi. Toujours est-il que c’est une sacrée satisfaction de venir à bout d’une horloge en respectant plus ou moins le plan décidé en amont. Le genre de contentement euphorique qui donne envie de découvrir le twist de l’horloge suivante, un peu comme Bomb Busters avec ses 66 missions. En plus les illustrations sont magnifiques, tout en arabesques et en dorures, que ce soient les cartes ou les horloges, qui déclinent à chaque fois un thème par enveloppe.
Bon le problème c’est qu’il faut donc parler, initier une discussion qui n’existe pas dans les règles, qui n’arrive pas en réaction à un événement de jeu, et ce n’est même pas mon mauvais esprit qui parle. Je sais que cela peut s’avérer difficile pour certains joueurs, qui seront plus à l’aise dans l’action que dans la vocalisation au sein d’un groupe de leurs idées et de leurs opinions. Il est très facile de prendre ses cartes en main et de partir bille en tête en espérant que ça passe cette fois-ci. Spoiler : ça ne passera pas. Mais si on fait l’effort d’interagir et d’entendre les idées de chacun, si les joueurs alpha nous font l’obligeance de fermer leur grande gueule, Take Time prend alors toute sa dimension de jeu qui frotte un peu, au déroulement pas toujours très fluide, mais tellement prenant et intriguant.
Cette critique a été rédigée à l’aide d’un exemplaire fourni par l’éditeur.
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Sliding in the Rain
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Bienvenue à New York, ses rues encombrées de passants qui vivent leur vie de piétons : pour aller travailler, à un rendez-vous, au restaurant, faire leurs courses ou encore se rendre où bon leur semble, pour y mener n’importe quelle activité. Vous êtes à ce qui semble être Times Square, avec ses rues animées, ses passages piétons et ses parapluies colorés, car aujourd’hui, il pleut ! Depuis une vue aérienne, vous allez assister à ce ballet de couleurs traversant la chaussée d’un trottoir à l’autre. À vous d’organiser tout cela au mieux pour tirer votre épingle du jeu.
Bon, je vous l’avoue tout de suite, ce petit texte d’introduction est à peu près la seule chose de thématique que vous trouverez dans cet article, car le jeu est abstrait… très abstrait. Sans aucun thème apposé, le jeu aurait été strictement le même.
Moi qui aime les jeux à la thématique atypique, j’ai été attiré par Umbrella et, en jouant, j’ai vu ce thème passer au second plan. Malgré tout, le jeu est très beau et le matériel de qualité ! Pour un jeu dans cette tranche de prix (comptez une trentaine d’euros), il y a des jetons en bois assez épais et un carton double épaisseur, ce qui est très appréciable quand on voit ce que proposent d’autres jeux…
Côté mécanique, nous avons une sorte de puzzle avec un draft ouvert qui vous fera chauffer les neurones. Placer les parapluies pour respecter les schémas en votre possession ne sera pas chose facile, car il vous faudra avoir les yeux partout.
Une mécanique et des règles simples pour un jeu exigeant.
Le jeu demande une grande dose de réflexion et d’anticipation, c’est encore plus vrai dans le mode solo. Mais pour le moment, parlons de la mécanique. Chacun commence avec un plateau personnel où la mise en place des couleurs de départ diffère ; comprenez par là que le nombre de tuiles de chaque couleur est strictement le même pour tout le monde, mais que leur emplacement de départ varie. Cela ne change pas d’une partie à l’autre, donc si vous prenez toujours le même plateau, vos couleurs de départ seront toujours positionnées au même endroit.
Ensuite, nous recevons des tuiles objectifs. Ces tuiles déterminent un schéma à former avec la couleur de votre choix. Une fois le schéma réalisé, vous validez votre tuile, puis vous la donnez à la personne à votre gauche, qui la retournera ou non selon le nombre de joueurs ; cela deviendra alors un de ses objectifs à atteindre.
Tout se passe en « marché fermé ». C’est-à-dire qu’immédiatement après la mise en place, vous avez quasiment toutes les informations nécessaires et il ne vous reste plus qu’à anticiper.
Car ici, l’anticipation est primordiale. Si vous souhaitez vraiment tout optimiser, il va falloir vous creuser la tête pour ne pas trop avantager vos adversaires, mais aussi, et surtout, pour tirer votre épingle du jeu. La mécanique est assez simple : Je prends une tuile disponible dans l’un des emplacements adjacents à mon plateau, je la fais glisser par le côté d’où elle arrive (si je prends une tuile à gauche de mon plateau, je la fais rentrer par la gauche), ce qui a pour effet de sortir la tuile la plus à droite de la ligne, la rendant disponible aux autres. Si j’ai validé un schéma d’une de mes tuiles objectif, je place un marqueur sur ma piste de score dédiée à la couleur qui m’a servi à réaliser cet objectif, je transfère la tuile à mon adversaire de gauche et mon tour se termine. Lorsqu’il n’y a plus de jetons pour valider un objectif, la partie se termine : on marque des points (et on peut en perdre), puis on détermine le vainqueur.
Simple, non ?
Oui, les règles en elles-mêmes ne vous poseront pas de problème, mais le jeu est exigeant dans le sens où vous pouvez prendre beaucoup de temps à optimiser chaque mouvement, au détriment de vos neurones ! Car si les tuiles et leurs emplacements sont connus et que vous pouvez anticiper beaucoup de choses, les objectifs qui vous seront attribués seront tantôt très simples, tantôt très complexes. Sans compter que, comme ces objectifs sont visibles par tous, il sera souvent possible de tout faire pour ne pas laisser de tuiles utiles à vos adversaires.
Cela en fait un excellent jeu d’optimisation et d’interaction passive grâce à ce draft ouvert. En revanche, cela peut aussi être très frustrant lorsqu’on commence à assembler un schéma et qu’on se retrouve bloqué pendant plusieurs tours si LA tuile qu’il vous manque n’apparaît pas au bon moment…
Je vous avoue que cette frustration peut parfois être très désagréable pour moi. C’est encore pire en solo, car là, certaines tuiles peuvent être définitivement retirées du jeu ! Donc, si vous ratez un calcul, c’est game over : vous n’aurez plus assez de tuiles d’une couleur pour y arriver !
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Le parapluie fuit ?
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Au final, Umbrella, c’est une excellente idée, du matériel très joli et une mécanique simple pour un jeu qui n’est pas pour autant simpliste. Pour moi, il ne fait pas mouche car il est trop frustrant, demande trop de réflexion et d’anticipation. J’y vois un jeu proche des échecs, avec un zeste de hasard dans les objectifs. Donc, si vous aimez la planification et la réflexion, avec très peu de hasard une fois le jeu installé, et que vous appréciez les jeux de type taquin (ces jeux où il faut faire glisser des tuiles pour reformer une image ou une suite), alors ce jeu vous plaira à coup sûr.
J’avoue apprécier le jeu, mais parfois me sentir tellement démuni devant mon plateau que cela me génère une frustration de ne pas savoir comment m’en sortir, ni quoi faire pour valider un objectif. Le jeu ne sort donc que rarement, car, malgré son format pratique et ses durées de partie contenues, il me frustre tellement que je ne pourrais pas y jouer souvent.
Il a indéniablement des qualités et c’est assurément un bon jeu, il n’est tout simplement pas fait pour moi.
Avec la série des “Ma Première Aventure” Gameflow a clairement réussi son coup. Ces livres dont vous êtes le héros pour enfant allient des mécaniques classiques mais bien réalisées à des histoires prenantes. Je suis le premier conquis. La preuve, on les a tous à la maison. Alors quand ils ont proposé la même recette, dans les mêmes univers, mais avec des puzzles, j’étais plus qu’intéressé.
Pour achever de me convaincre, le premier opus a été récompensé par l’As d’or catégorie enfant. Du coup, j’étais impatient de découvrir cette gamme avec le second, Terre d’Ocre. Une aventure africaine dont l’histoire et l’ambiance esthétique m’avaient déjà séduit dans le livre-jeu quasi éponyme (Voyage en Terre d’Ocre).
Vous l’aurez compris, le jeu partait en terrain conquis. Malheureusement, j’en ressort plutôt déçu.
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5 ou 10 ans ?
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Dès le départ, une chose m’a fait tiquer : “Prévu pour 5 à 10 ans”. A 5 ans on est en grande section de maternelle. A 10 ans, on entre bientôt au collège. Difficile de croire qu’un jeu puisse plaire à des enfants aux âges si différents.
A la lecture des règles, je comprends un peu. Mon Puzzle Aventure est surtout un jeu d’observation. L’idée de base est simple. On commence par réaliser le puzzle et ensuite on va, étape par étape, le défaire en accomplissant les missions décrites derrières les tuiles. En général, il s’agit de retrouver une tuile sur laquelle se trouve un élément, la retourner, lire la mission et ainsi de suite.
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Savane ou Brossard ?
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Le principe est très malin mais il a des défauts, des limites et surtout… n’est pas si bien exploité que ça.
D’abord, il est vite répétitif. On retourne, on cherche, on retourne, on cherche jusqu’à épuisement du puzzle. Il y a deux-trois variantes mais ça ne va pas chercher loin. Remarque amusante, par souci de praticité, on nous fait toujours retirer des pièces par les bords. Si un enfant de 5-6 ans ne le remarquera pas, ça n’a pas échappé à mon fils de 8 ans. Il a vite compris que chercher les éléments au centre du puzzle n’avait aucun intérêt. Du coup, à la fin de la partie était plus près de 15 minutes que des 30 indiquées sur la boîte.
Ensuite, et c’est peut-être le plus gênant pour moi, il n’y a quasiment pas de narration. Alors que l’histoire a toujours été au cœur des Ma Première Aventure, ici on a le droit à une série de quêtes fedex d’un mauvais jeu vidéo. Il faut retrouver 8 poissons pour le pêcheur, 6 pierres magiques pour le chaman… Je ne me souviens déjà plus de l’histoire alors que je pourrais vous raconter celle du livre dans ses grandes lignes. Pourtant, ça fait des mois que je ne l’ai plus refait.
Comme dans les livres, il y a ici trois variantes de l’histoire mais honnêtement les faire ne me tente pas plus que ça. Par contre, je referais bien le puzzle pour y découvrir tous les détails et me replonger dans ses belles illustrations.
Enfin, Mon Puzzle Aventure m’a laissé un goût de déception. Les mécaniques de base sont répétitives, tout comme celles des livres d’ailleurs. Sauf qu’eux maintenaient notre intérêt avec une bonne histoire.
J’ai vraiment l’impression que ce puzzle-jeu est une base intéressante à qui il ne manque qu’un peu de travail sur l’intégration de l’histoire et de renouvellement dans la mécanique. Peut-être qu’avoir voulu toucher un panel d’âge si large les a restreints ? Je ne sais pas. J’espère en tout cas que les prochains révèleront plus l’inventivité dont Antonin Boccara et Romaric Galonnier sont capables.
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Jeu-puzzle ou Puzzle-jeu ?
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Mon Puzzle Aventure : Terre d’Ocre est un bon puzzle, un jeu ok et un mauvais conteur d’histoire. Il remplit son office mais malgré une idée de base géniale, il sera oublié bien plus vite que son homologue livresque. Lorsqu’on y a joué, mon fils de 8 ans n’a pas eu l’air de s’ennuyer. Par contre ne m’en a jamais plus parlé.