A l’instar de l’édito du mois précédent, je vais parler d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Mais cette fois, il ne s’agit plus de le regretter.
l
l
Monopoly Tric Trac
l
Ceux qui ont découvert le plaisir ludique avec Catane, Carcassonne ou les Aventuriers du Rail possèdent tous ou presque un attachement particulier envers le site Tric Trac. Créé en 2000, il a accompagné notre passion ludique et a grandi en même temps qu’elle.
Ses pages d’actu étaient nos principales sources d’information, ses vidéos nos guides d’achat et son forum de discussion, adossé au site, notre refuge. Quant à Monsieur Phal et Docteur Mops, ils étaient les premières célébrités du petit monde ludique. Ceux qu’on reconnaissait dans les festivals sans jamais oser leur parler. C’était une autre époque.
Bien avant Simon du Passe-Temps et son charisme indéniable, Tric Trac était là et mis à part quelques magazines et autres sites* au lectorat réduit, il était tout seul. Le site de Phal avait le quasi-monopole de l’information sur le jeu de société.
l
l
l
La tactique de Tric Trac
l
Mais qu’était Tric Trac au juste ? S’ils ne se sont jamais clairement définis, ils ont toujours eu l’honnêteté de ne pas se présenter comme des journalistes. Invité dans le podcast “63-88”, Guillaume Chifoumi (successeur de Phal en tant que figure de Tric Trac) rappelait qu’ils n’avaient jamais demandé de carte de presse car cela entraînait des impératifs déontologiques impossible à tenir. La raison principale étant leur lien avec les éditeurs.
Un site de presse se rémunère habituellement par ses lecteurs et par des publicités indépendantes de son contenu. Chez Tric Trac la principale source de revenu était les éditeurs. Au travers de ses vidéos de règles ou de parties, le site d’information ludique vendait tout simplement notre temps de cerveau disponible.
Pour que ce contenu publi-rédactionnel passe auprès de son public, il était associé à un discours. Selon Phal, la critique était devenue inutile puisqu’on pouvait mettre le jeu directement face aux joueurs. Il l’a rappelé plus tard sur sa chaîne Youtube, dans sa vidéo judicieusement titrée “le journalisme, la communication, en a-t-on vraiment besoin ?”. Le fait que l’éditeur vienne pour vendre n’était jamais véritablement caché mais la pilule passait grâce à une posture prétendument objective et au charisme de M. Phal.
Il faut dire que le monsieur était clairement en avance sur son temps. En misant beaucoup sur sa personnalité exubérante, il s’était fait influenceur avant même que le mot ne soit popularisé (vers 2006 selon Wikipédia). Pourtant, Tric Trac ne survivra pas à la concurrence.
l
l
Déclin et chute de l’empire Tric Trac
l
En 2009, neuf ans après sa création, 49% du capital de Tric Trac est acquis par Marc Nunès (le PDG d’Asmodée). Cette situation perdurera jusqu’en 2018 où le site est racheté en totalité par Plan B Games. M. Phal en profite alors pour passer la main à Guillaume Chifoumi. Après une brève tentative d’en faire un site marchand, il est de nouveau racheté par Asmodée en 2019. Trois ans plus tard, ce dernier jette finalement l’éponge et arrête de soutenir Tric Trac alors en grave difficulté financière.
Le site a depuis été repris en main par une association désireuse de maintenir cette institution du monde ludique et son immense base de données francophone mais Tric Trac en tant qu’entreprise est morte.
Alors qu’elle avait toutes les cartes en main : une communauté fidèle, un outil audiovisuel rodé et un carnet d’adresse bien rempli, Tric Trac n’a pas réussi à s’adapter à l’avènement des influenceurs. Le départ des figures historiques, de nouvelles versions du site qui ont divisé la communauté, une arrivée sur les réseaux sociaux tardive avec de vieilles et onéreuses recettes (comme une tentative d’émission sur Youtube) et des éditeurs lassés par sa position dominante ont mis fin à l’hégémonie trictraquienne.
Elle aura tout de même connu une longévité de 22 ans et influencé profondément le milieu ludique. Mais pas forcément en bien.
l
l
L’héritage
l
La plupart des influenceurs d’aujourd’hui sont des héritiers du Tric Trac d’hier. En misant sur leur personnalité plutôt que sur leur contenu, en privilégiant la gratuité pour leur public et les contributions des éditeurs, en adoptant une jovialité de façade sans jamais, ô grand jamais, dire du mal des jeux, ils appliquent la même recette. Si on ne peut pas tout mettre sur le dos de Phal et ses compères -c’est clairement dans l’ère du temps- il faut dire qu’ils ont tout fait pour la populariser.
Et si on les a beaucoup entendus pour défendre ce modèle, ils furent beaucoup moins bavards quand il s’agissait de défendre le monde ludique. S’ils ont donné de la visibilité aux éditeurs mais aussi aux auteurs, il n’y a eu aucune prise de position sérieuse pour les soutenir. Pas non plus de discours sur l’intérêt culturel du jeu ou d’action pour améliorer son image vis à vis du grand public.
Moi qui me suis récemment intéressé au milieu du jeu de figurines, je suis ébahi par l’influence positive qu’essaye d’exercer French Wargame Studio, première chaîne Youtube francophone sur le sujet. Dans le discours, l’organisation d’évènements, le soutien aux associations, la visibilité de la communauté francophone vis à vis du leader Games Workshop… FWS a compris sa responsabilité de média dominant et en joue pour tirer son hobby vers le haut. Ce que, à mon sens, n’a jamais fait Tric Trac.
Si on veut chercher une influence positive de Tric Trac, il faut plutôt jeter un œil à sa communauté. Son forum sur lequel beaucoup de passionnés ont éveillé leur intérêt pour le milieu ludique au-delà de la seule boîte de jeu, ses avis parmi lesquels des plumes -parfois acérées- nous ont ravis de jeux de mots excellents, son blog ouvert qui permettait à des amateurs d’écrire, parfois pour pousser des gueulantes salutaires.
En raison de son long monopole, Tric Trac a permis de cristalliser une communauté et à lui donner corps. C’est peut-être la seule bonne chose à retenir de l’héritage de Tric Trac.
l
*Les magazines Plato et feu Jeu sur un Plateau ainsi que les sites internet comme la Bibliothèque Idéale de Bruno Faidutti et Jeuxsoc.fr
l
l

